Quels enjeux migratoires au Niger ?

Quels enjeux migratoires au Niger ?

​April 2016

Régis Blanc, Consultant - Chargé d’étude Migration, Niamey (Niger), Direction du Développement et de la Coopération Suisse (DDC)

Par sa position géographique et la conjoncture actuelle – crise dite « de la politique migratoire européenne » –, le Niger est devenu un pays stratégique en matière de migration. En raison notamment de l’instabilité en Libye, de la diminution des flux migratoires africains à destination de l’Espagne, le Niger a vu se renforcer son statut d’espace de transit privilégié des migrants en provenance de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique Centrale. Dans ce contexte, Agadez polarise l’attention des pays occidentaux dès lors qu’elle pourrait devenir le principal centre de contrôle de ce mouvement. La migration devient donc une préoccupation décisive, souvent appréhendée par le prisme réducteur d’un flux incontrôlable vers l’Europe, auquel on associe volontiers une dimension sécuritaire.

En réalité, Le Niger n’est pas un pays de forte émigration vers l’Europe. Si la migration y est importante, elle prend la forme d’un mouvement circulaire et saisonnier des populations rurales, vers les grandes métropoles du Sahel, d’Afrique du Nord et du golfe de Guinée. Ce mouvement traditionnel s’est renforcé ces dernières années en raison de la croissance démographique (taux d’accroissement l’un des plus élevés au monde avec 3.9 % par année et un niveau de fécondité de 7.6 enfants par femme), des changements climatiques et de la difficulté pour la majorité des populations rurales à assurer leur existence uniquement à partir des activités de production agropastorales. Dans ce contexte, ce modèle migratoire quasi séculaire est devenu incontournable pour de nombreuses familles du Niger qui sont dans une incapacité croissante à satisfaire leurs besoins et qui font face à des déficits vivriers chroniques. Il est principalement calqué sur l’alternance entre la longue saison sèche qui voit partir les « bras valides » et la saison des pluies qui les voit revenir pour les travaux champêtres. Cette main d’œuvre saisonnière représente par ailleurs souvent une nécessité économique pour les zones de destination des migrants, dès lors que cette force de travail est un rouage essentiel à l’économie.

Bien que toujours dominant, ce schéma classique sahélien se modifie. Les dynamiques migratoires se combinent désormais avec des temporalités de plus longue durée et des mouvements plus aléatoires liés autant à cette pression croissante sur les ressources, qu’à l’insécurité et aux évolutions socioéconomiques des pays d’accueil. Au regard des enjeux et défis suscités par les migrations, ainsi que des liens que ces questions entretiennent avec le développement particulièrement en matière d’éducation, de formation professionnelle, de développement rural et de sécurité alimentaire, il est indispensable d’aborder cette question. L’objectif n’est pas de qualifier la migration, mais de l’aborder de manière objective, comme une stratégie décisive pouvant contribuer à l’amélioration des conditions d’existence des populations rurales, comme c’est d’ailleurs le cas depuis de décennies.

Une mission dans les régions de Dosso et Maradi et une série d’entretiens avec les principaux acteurs concernés ont permis de thématiser ces questions, pour les aborder dans toute leur complexité. La mission a permis de mettre en évidence l’hétérogénéité de la migration dans ces deux régions et au sein même de celles-ci. Ces régions sont des zones semi-arides, à vocation agro-pastorale dans lesquelles la pluviométrie influence de manière sensible les activités de production. A Loga et Dakoro  (cf. carte), là où les contraintes pluviométriques sont plus marquées et où le potentiel irrigable est limité, la migration prend un caractère massif, tant pour les hommes que pour les femmes. Les personnes rencontrées mentionnaient d’ailleurs que les revenus issus des migrations étaient bien supérieurs aux revenus traditionnels de l’agriculture et de l’élevage.
Par opposition, à Roubassaou, et dans une moindre mesure à Harikanassou – la migration masculine étant significative, les femmes assumant plutôt les travaux liés à la petite irrigation –, les départs semblent connaître une régression sensible, grâce à l’activité liée à la promotion de la petite irrigation, mais aussi en raison de l’insécurité pour des migrants se rendant traditionnellement au Nigéria, dans des espaces où sévissent des groupuscules terroristes ou du banditisme. Ces différents éléments influencent donc très largement les pratiques migratoires et témoignent de la complexité qui la caractérise.

D’une manière générale, les principaux partenaires au développement ont tendance à percevoir la migration de manière négative et comme un mal à combattre. Cette posture ne prend pas la mesure de cette réalité et de ses enjeux. L’aide au développement reste malheureusement peu sensible à l’apport des migrants dans le développement des économies et la consolidation du revenu des ménages. Elle ne développe aucune stratégie adaptée permettant de valoriser sa pratique. En omettant son importance, sa complexité et son hétérogénéité, elle influence le traitement de cette question.

Appuyées par le professeur Harouna Mounkaila de l’Université Abdou Moumouni de Niamey, ces différentes réflexions et observations ont permis d’envisager des pistes pouvant permettre, à terme, d’intégrer ces questions, notamment dans les programmes de la Coopération Suisse au Niger. Des études complémentaires sont certainement nécessaires. Elles devraient permettre d’amener les partenaires concernés à clarifier leur perception et s’approprier de ces enjeux et de ces réalités. Entre autres objectifs, il s’agit de redonner une pleine légitimité aux migrants et de les accompagner dans leur mobilité. Ces perspectives doivent par ailleurs porter un accent tout particulier à l’endroit des jeunes qui sont la principale frange de la population engagée dans la migration.

En mars, un atelier rassemblera les principaux partenaires concernés. Des axes d’appuis pourraient être envisagés. Ils pourraient constituer une vision alternative à l’appréciation de la migration telle qu’actuellement appréhendée.

Source:  DDC Niger – Université Abdou Moumouni